Lanniron décrit
en vers françois
Que Lanniron me plait et que ses avenues
Pour leur rare beauté méritent d'être vues :
C'est l'ouvrage achevé d'un illustre prélat,
De qui ce lieu charmant, emprunte son éclat ;
Tout y brille par lui. Puisque par sa présence
Qui sert à ses jardins d' une douce influence,
On voit naître les fleurs, on voit mûrir les fruits :
Sa pourpre peint la rose et sa candeur les lis.
Astre plein de brillance, auteur des belles choses,
Second Père des lis, des œillets, et des roses :
Qui leur donnez l'éclat dont nos yeux sont charmez,
Qui leur donnez l'odeur dont ils sont parfumez ;
Eclairez d'un rayon de vos belles lumières,
Ce beau lieu, le séjour des grâces printanières,
Afin qu'à la faveur de vos vives clartés,
J' en puisse remarquer les naïves beautés.
Oui, sage et grand prélat, qui les avez conçues
Incomparable esprit, dont elles sont issues,
Inspirés en mon âme un peu de cette ardeur
Qui fait avec éclat, briller votre Grandeur.
Afin qu'un feu si beau réchauffant mon idée,
Je chante les beautés dont elle est possédée,
Et que d'un style aisé, je puisse dignement,
Décrire Lanniron, ce Paradis charmant.
Que j'entre avec plaisir dans cette grande allée,
Dont la terre au niveau par tout est égalée :
J'ai crainte de marcher dessus son vert tapis
Que ne tondit jamais la dent de la brebis.
Les innocentes fleurs qu'enfante la nature,
Emaillent en tout temps son épaisse verdure :
Et plusieurs rangs d'ormeaux nouvellement plantés,
D'une égale distance en bordent les côtés.
Qu'au bout de cette large et profonde avenue,
S'offre agréablement ce Palais à la vue :
Mais avant que d'entrer dans ce charmant Château,
Oú rien n'est de plus propre, oú rien n'est de plus beau ;
Une grande avant-cour, présente son ballustre,
Dont les hautes couleurs rehaussent fort le lustre,
Sur les ailes on voit deux propres bâtiments,
Qui font pour son usage, et pour les ornements.
A celle-ci succède une moins spacieuse,
Mais qui paraît autant belle, et délicieuse :
C'est de là que l'on entre en cet aimable lieu,
Oú toutes les beautés ne parlent que de Dieu ;
Les dedans en sont Saints ; et ce que l'œil contemple,
Le fait bien moins paraître une maison qu'un temple.
Il ne se pourrait pas aussi faire autrement,
Puisqu'un dévot Prélat, en fait tout l'ornement,
Et que la piété de son âme sacrée,
Par des objets divins, est par tout consacrée.
Avançons à loisir, et passons lentement
A travers les beautés du bas appartement.
Venons a cette porte, oú l'escalier présente
Aux côtés d'un perron, une double descente :
Arrêtons un moment au haut de ce degré,
Pour promener par tout notre vue à son gré.
Que d'objets à la fois de diverse nature,
Etalent à nos yeux leur aimable figure :
L'air, la terre, et la mer disputent à l'envie,
L'honneur de plaire mieux à notre esprit ravi.
Le reflus en passant près de ces murs qu'il lave,
Chargé pompeusement des dépouilles du Grave,
Se vante que l'Automne, et ses riches présents,
Efface les appâts du stérile Printemps ;
Et que de rendre à bord une pesante barque
Qui gémît sous Bacchus, en est la belle marque.
Ce jardin émaillé des plus vives couleurs,
Dont l'astre des beaux jours, puisse peindre les fleurs,
Exposant à nos yeux ses brillantes richesses,
Dont la terre lui fait d'éternelles largesses ;
Nous dit par ses attraits, dont nous sommes surpris,
Que sur l'air, et sur l'onde il remporte le prix.
Et l'air rempli d'oiseaux d'espèces différentes,
Dont nous voyons former des troupes voltigeantes,
Confondant les hérons, avec les rossignols,
Leurs plumages divers, leurs chants, leurs cris, leurs vols,
Semble nous demander toute notre louange.
Enfin tant de beautés viennent frapper nos sens,
Que l'excès les étonne, et les tient en suspens,
Et nos yeux attirés par tant de choses rares,
Prodiguant leurs regards, en sont encore avares.
Après avoir ici goûter confusément,
Les plaisirs que nous donne un aspect si charmant,
Sortons de ce perron, Laissons la perspective
Et cherchons un détail, oú notre œil se captive :
Cet amas de beautés ne nous fait qu'éblouir,
Et leur confusion empêche d'en jouir.
Descendons ces degrés. Que cette belle allée
De l'un et l'autre bout justement nivelé :
Finit heureusement à ce long canal d'eaux,
Oú l'on voit promener le plus blanc des oiseaux ;
Le cygne mesurant cet élément liquide,
Tantôt d'un cours plus lent, et tantôt plus rapide,
Suivi de cent canards, qui marchent sur ses pas,
Quoi qu'ils glissent pourtant, et qu'ils n'y marchent pas
Semble imiter son maître en la cérémonie,
Il conserve en coulant certaine majesté,
Qui le fait regarder sa suite, avec fierté :
Puis tout d'un coup plongeant sa tête dessous l'onde ;
On croit qu'il est allé chercher un autre monde ;
Aussitôt revenant, il s'élance à mi-corps,
Comme si pour voler il faisait ses efforts,
Joyeux de voir le jour, et ses suivants fidèles,
Il déploie au Soleil la blancheur de ses ailes,
Dont il se bat les flancs par des coups redoublés,
Qui font rejaillir l'eau, dont les flots sont troublés.
Sa plaisante saillie aussitôt est suivie,
De cet oiseau flottant, qui tient de l'amphibie,
Le canard toujours prêt à faire milles sauts,
S'abîme, et puis revient du plus profond des eaux,
Et chacun voulant faire un tour de passe-passe,
Nage, marche, voltige, et s'enfuit de sa place :
Enfin ce sont des jeux, dont les acteurs volants
Reçoivent, en donnant, des plaisirs innocents.
Le brochet, et la carpe, en ce cristal liquide,
Suivent le naturel, et l'instinct qui les guide :
L'un d'eux donne la chasse aux timides poissons,
L'autre poursuit la mouche, et fuit les hameçons,
Fait le saut périlleux, et provoque les soles,
Qui ne sont pas loin à faire des cabrioles.
Mettons un peu d'appât au milieu de ces eaux,
Nous verrons des poissons s'en venir à monceaux,
Attaquer ce butin qui serpente sans cesse,
Epargné par leur crainte, ou par leur peu d'adresse,
Alors qu'un plus hardi, venant le bec ouvert,
Engloutira d'abord ce morceau qui le perd.
Ce sont là des plaisirs, que produit le silence
De cet Homme divin, qui vit dans l'innocence.
Le long de ce canal, des arbres toujours verts,
Semblent dans son cristal, plantés tous à l'envers.
Leur ombre, le Soleil, et les poissons ensemble,
Nagent confusément dans l'eau qui les assemble :
Et celui qui les voit, se croit être en danger,
Par son portrait flottant, qu'il voit aussi nager :
L'original pâtit pour sa trompeuse image,
Et son ombre se noie au bord de son rivage.
Que ces murs tapissés par ces arbres tendus,
Oú les fruits demi-mûrs demeurent suspendus,
Se parent richement d'une belle verdure,
Oú l'art du jardinier seconde la nature.
La pêche, l'abricot, la poire, et le brugnon,
Le damas, le muscat, le ferme perdrigon,
A l'envie font sentir à la main qui les touche,
Qu'ils peuvent plaire au goût de la plus fine bouche.
La pourpre qui se mêle à l'or parmi leur teint,
Fait voir que le Soleil, est celui qui les peint,
Dont un rayon brillant sans cesse les colore
D'un émail naturel, qui rougit, et qui dore.
Notre œil, après avoir joui de leur beauté,
Laisse au goût délicat, juger de leur bonté.
Faisons mille beaux pas dans cette longue allée
Après que la chaleur du jour s'en est allée,
Nous verrons vingt carrés en parterres réduits,
Par le plan différent des myrthes et des buis ;
Chacun d'eux fait valoir la douce rêverie,
De celui qui l'a fait avec symétrie ;
Sa chimère y paraît par les rangs figurés,
Qui suivant son dessein, distinguent les carrés.
Les Armes du Seigneur y sont si bien tracées,
Qu'elles ne peuvent pas jamais être effacées .
L'Hermine, Crosse et Mitre y perdent leur couleur,
Pour s'y parer toujours d'une belle verdeur.
C'est là que la tulipe en feuilles panachées
Des plus vives couleurs, dont elles sont tranchées,
Fait paraître à nos yeux un merveilleux éclat,
Oú se mêle le blanc, le jaune, et l'incarnat.
Dans l'une l'on distingue une couleur pourprée ;
D'un violet obscur, dont elle est séparée
Par des lignes de lait, et des traits de feu,
Dont le mélange fait un panache inconnu.
Dans l'autre, un gris de lin, avec un bleu céleste,
Bordé d'un filet d'or, font une fleur modeste.
Le Soleil qui les peint de diverses façons,
Fait paraître une vue, au milieu des Plutons,
Produit un Perroquet, à côté d'une Agate,
Fait que l'une pâlit, et fait que l'autre éclate,
Et cinq ou six couleurs qu'il mêle plus ou moins,
De leur variété rendent nos yeux témoins.
Par des soins assidus, on a fait ici rendre
Les œillets les plus beaux, dont se pare la Flandre.
Le Phœnix, le Sultan, et le mignon Bourdon,
Le Noble, le Vineux, le fin Emerillon,
Le Fouetté, Blanc de lait, la Provence, l'Altesse,
Le Dauphin, l'Intendant, et la belle comtesse,
Sont des fleurs, sans crever, plus larges que la main,
Dont la coupe en bouquet, fait l'ornement d'un sein.
Le Jasmin, le muguet, l'iris, la ranuncule,
Qui jette feu plus vif, que celui qui nous brûle ;
Les jonquilles, les lys, les violettes de Mars,
Exalent des parfums si doux, de toutes parts,
Que le nez et les yeux, surpris de ces merveilles,
Semblent goûter du Ciel, les douceurs non pareilles.
Crainte de nous pâmer parmi tant de beautés,
Portons dans ces bas lieux nos curiosités :
Visitons à loisir la seconde terrasse.
Ces tonnelles vraiment ont ici bonne grâce :
Une à chacun des bouts, y présente à propos
Un lieu frais et commode à prendre le repos :
Le moyen de rester dans ces aimables cages,
Que l'odeur des jasmins, et de ces lys sauvages
A parfumé si fort, qu'elle ne peut souffrir
Les plus délicieux sans mourir de plaisir :
Mais que mourir ainsi parmi tant de délices,
Sont d'agréables morts, et d'innocents supplices.
Aux deux extrémités de ce second jardin,
Qui n'est pas inutile aux apprêts d'un festin,
Par les présents qu'il donne à faire ses potages,
Nous voyons deux enclos en deux plus bas étages ;
Le jardinier en l'un, sur des couches exprès,
Cultive, et fait mûrir les douceurs de Langais,
Le Melon, dont l'odeur, et dont le goût nous touche
Avec ravissement, et le nez, et la bouche,
S'y compose une chair, qui ne fait jamais mal,
De musc, et d'ambre gris, de sucre, et de coral.
La Tuberuse joint son odeur à la sienne,
Et de composé, de quelque part qu'on vienne,
En approchant ce lieu, tous les sens sont charmés,
Et plusieurs de plaisir, y demeurent pâmés.
Dans l'autre des enclos on cultive une vigne,
Dont les ceps étrangers sont plantés à la ligne,
L'échalas les soutient, ces sources de muscat,
Exprès par rareté, venus de la Ciotat,
Leurs fruits quoique éloignés de leur terre natale,
Conservent leur bonté, qui n'eut jamais d'égale ;
Et c'est par la faveur d'un propice Soleil,
Qui voit de tous côtés, Lanniron de bon œil.
Voyons avec plaisir la troisième terrasse.
Aux Légumes ici, les fleurs cèdent la place,
L' asperge, et l'artichaut, le piquant céleri,
La rave, le chou-fleur, l'épicé salsifis,
La royale laitue, et la trop tendre alfange
Par un hardi mépris, aux fleurs donne le change,
Leur grosseur, leur tendresse, et le goût qu'elle ont,
Font connaître aux frians la bonté de leur fond.
Ainsi dans ces jardins, l'utile à l'agréable
Se joint, pour plaire aux yeux, et servir à la table.
Approchons de ce mur, qui défend à la mer
Aux douceurs de ces lieux, de mêler son amer,
Quel plaisir de la voir dans ses hautes marées,
Rouler à gros bouillon ses ondes azurées,
Courir après soi-même, et les flots étant las,
Avec la même ardeur retourner sur ses pas,
On dirait qu'elle veut aux grandes reverdies,
Escalader ces murs, par des vagues hardies :
Que pour ce grand dessein, elle s'enfle d'orgueil,
Mais dans son propre lit, je trouve son cercueil :
On la voit morte enfin. La lune qui s'en joue,
Après ses flots chassés, nous montre un peu de boue :
Ce torrent qui semblait aller tout abîmer,
Reste un petit ruisseau, qui se perd en la mer.
Les Ormes, les Cyprès, au long de ces murailles,
Pour servir aux plaisirs, plutôt qu'aux funérailles,
Croissent par artifice aux bords de ce canal,
Dont trop de voisinage, aux arbres est fatal :
Malgré les rudes coups des cruelles tempêtes,
Qui font par violence humilier leur têtes,
Le chèvrefeuille grimpant jusqu'à leur sommet,
Leur sert par ses contours, de cuirasse, et d'armet :
Il résiste avec eux aux vents les plus farouches,
Dont par ses doux parfums, il sait fermer les bouches,
Les plus fiers Aquilons, charmés de son odeur,
Se changent en Zéphir, et laissent leur fureur,
Et portant par les airs leurs suaves haleines,
Embaument à l'entour les côteaux, et les plaines.
Que vois-je ! qui se pousse avant dans ce canal,
En forme de redoute, ou de fer à cheval.
Voyons ce petit fort, ô ciel quelle merveille :
Sa rare invention, a t'elle sa pareille :
Une source d'eau douce au milieu de la mer,
Par un trait de cristal percer l'air, et darder
A vingt pieds de hauteurs son onde courroucée,
D'avoir été contrainte, et trop longtemps pressée,
Couronner un bassin parmi les flots salés,
D'une eau qui rafraîchit les poumons altérés,
Qui nourrit le Brochet au côté de la Sole,
Et quand la mer descend, qui monte, et qui s'envole,
Qui forme à gros bouillon la perle et le diamant,
Dont l'éclat dans les airs ne dure qu'un moment.
Et qui contraint enfin un Dauphin qui la pousse,
Dans la source du sel, de la regorger douce :
Est une chose à voir, et dont l'invention,
Donne à cause du lieu de l'admiration.
Ce n'est pas que ces lieux d'une beauté nouvelle,
N'en méritent sans doute une continuelle ;
Car la France n'a rien qui les puisse égaler,
Dont leur auteur se doit aisément consoler :
Il est vrai que ses soins secondés de la bourse,
Par d'extrêmes travaux en ont été la source,
L'avantage des lieux, et leur situation,
Servaient pour s'embellir de disposition ;
Mais pour donner cet air dont notre âme est ravie
Il fallait d'un Prélat la force et le génie,
D'un Prélat éclairé dont l'esprit agissant,
Fut sur mer et sur terre également puissant ;
A l'une il a donné des bornes plus petites,
Autant qu'il a de l'autre étendu les limites ;
Il fait sortir de l'eau douce au milieu de la mer,
Si le couroux la prend, il le sait bien calmer :
Ainsi de sa grandeur la Puissance est suprême,
Tout lui doit obéir, s'il commande à soi-même.
Ma Muse finissant ; je vois bien que mes vers
En veulent aux Vertus d'un Homme oú je me perds,
Le poids de sa Grandeur accable ma faiblesse,
Mon style languissant, et l'offense, et le blesse,
Pour chanter son mérite, et son beau Lanniron,
Au lieu d'un médecin, il faut un Apollon.
De là pour les neufs fleurs, il élève un Parnasse,
Oú conduit de plein pied la première terrasse,
Hors l'enclos de ses murs se présente un coteau,
Dont le penchant est doux jusqu'au bord de l'eau,
C'est là que se nourrit et se forme un bocage.
Sa solitude tient quelque peu du sauvage ;
Les Mirthes, les Cyprès, les Buis, les Alisiers,
Les Chênes, les Ormeaux, les Houx, et les Lauriers
Y font, à la faveur de leur ombre confuse,
Un entre chien et loup, oú le jour se refuse ;
Celui qui s'y repose, en est saisi d'horreur,
Propre pour allumer la divine fureur ;
Dans ce lieu retiré, rien ne peut l'interrompre,
Que la vague qui vient contre un rocher se rompre,
Un Lapin en passant, un Merle, un Rossignol,
Tantôt par leurs chansons, et tantôt par leur vol,
Ou bien contre un serpent, la belette en furie,
Ont droit seuls de troubler sa douce rêverie.
Dans ce petit désert, loin du monde, et du bruit
A l'abri des rayons du Soleil qui nous luit
Couché sur des gazons, au bord d'une fontaine,
Sous un ombrage épais, il consulte sa veine
C'est ici que viendront, les Hommes les plus studieux
Parler de ces beautés, du langage des Dieux,
Par des termes choisis, pompeux, et magnifiques,
Au gré des curieux, ils les rendront publiques :
Ce chef-d'œuvre achevé de nature, et de l'art,
De ses perfections, à chacun sa part.
Mais Lanniron décrit d'un style véritable,
Doit pour ses vérités, passer pour une Fable,
En firmata salus nobis haec otia fecit,
Sic medicus, Vates est in utroque facer.
Nicolas de Bonnecamps